IA et recherche en neurosciences : rester pilotes plutôt que passagers
Intervenant : Demian BATTAGLIA, FunSy team, LNCA, CNRS UMR 7364, Strasbourg
Modération : Philippe ISOPE, INCI, UPR 3212, CNRS – Université de Strasbourg, Strasbourg
Résumé
L’intelligence artificielle est en train de transformer la pratique de la recherche scientifique, et probablement aussi le métier même de chercheur. En neurosciences, comme ailleurs, elle promet une accélération spectaculaire de notre capacité à programmer, analyser, modéliser et produire des résultats. Mais que signifie réellement être un chercheur « augmenté » ? Comment profiter de cette puissance nouvelle sans lui abandonner la maîtrise de nos questions, de nos méthodes et, finalement, de notre pensée ?
Après un bref tour d’horizon des outils disponibles et des contraintes institutionnelles qui encadrent leur utilisation, je partagerai l’expérience de deux études récemment réalisées dans notre équipe grâce à des workflows de recherche presque entièrement agentiques. Ces expériences nous ont permis de tester non seulement les possibilités inédites offertes par l’IA, mais aussi les procédures de validation, les garde-fous et les modes d’interaction nécessaires pour accélérer la recherche sans renoncer à sa rigueur ni à notre responsabilité scientifique. Je confronterai ces expériences à celles de l’enseignement et de l’encadrement de jeunes chercheurs, dont les réactions à l’IA oscillent entre enthousiasme, méfiance et soumission apathique. Quelle relation construire avec ces systèmes ? Faut-il y voir des oracles à consulter, des maîtres à suivre, ou des collaborateurs talentueux mais imparfaits, qu’il nous appartient de guider, de former et parfois de contredire ?
Enfin, je proposerai une réflexion plus épistémologique sur la place du langage dans la science. Les algorithmes semblent être devenus intelligents en s’appropriant notre langage, comme Prométhée avait volé le feu aux dieux. Mais ce renversement pourrait paradoxalement nous inviter à redécouvrir la puissance de notre propre langage : celui par lequel nous formulons des questions, construisons des concepts, élaborons des explications et donnons du sens aux résultats. Après plusieurs décennies durant lesquelles la maîtrise des techniques et des outils a occupé une place croissante dans la formation scientifique, l’IA pourrait nous rappeler que la science est, fondamentalement, une entreprise de pensée et de discours.
Ce sera donc un plaidoyer pour un optimisme exigeant face à l’IA : non pas une invitation à déléguer notre intelligence, mais à la cultiver autrement. À devenir des chercheurs réellement augmentés, capables de diriger ces nouveaux collaborateurs artificiels, plutôt que des passagers (ou pire, des engrenages) d’une science automatisée.